• Distorsion Temporelle

    Là où le temps se déchire

    Après une semaine au bord de la mer, entourée d’un groupe avec lequel j’avais partagé rires, silences et émerveillements, le jour du départ arriva. Nous devions quitter l’hôtel à 10h, et je me préparais à tourner la page de ce séjour à Zambales.

    Au moment de refermer la porte de ma chambre, j’accordai un dernier regard aux actualités sur mon téléphone. C’est alors qu’apparut une notification : une demande d’ami sur Facebook. Le visage d’un homme à la peau mate, accompagné d’un nom qui ne m’évoquait rien. Intriguée, mais pressée par le temps, je décidai de remettre cette découverte à plus tard. On m’attendait déjà pour prendre la route.

    J’arrive devant le minibus et je choisis de m’installer à l’avant, près du chauffeur. Nous avons plusieurs heures de route avant d’arriver à Alaminos pour la suite de notre séjour. J’échange avec le chauffeur du mieux que je peux : mon anglais n’est pas très fluide, mais j’arrive tout de même à me faire comprendre. Nous faisons connaissance en parlant de mes origines, de la raison de notre voyage, de la culture locale et, bien sûr, de la cuisine du pays.

    Le chauffeur conduit tranquillement en suivant son GPS, affiché sur son téléphone et qui est posé sur un socle collé au pare-brise. Il me demande alors si j’ai Facebook et s’il peut m’envoyer une demande d’amie, ce que j’accepte naturellement. Je lui explique que je n’ai pas de connexion téléphonique pour le moment, mais qu’une fois arrivée à l’hôtel, je validerai sa demande. Mon téléphone étant en mode avion, je lui montre tout de même ma page Facebook pour qu’il puisse saisir mon pseudo. Sous mes yeux, il saisit mon prénom et mon nom, puis m’envoie la demande d’amie. Je lui précise à nouveau que je l’accepterai dès que je serai arrivée à l’hôtel et que j’aurai accès à une connexion internet.

    On roule paisiblement, échangeant et riant avec le groupe. Nous avons la chance de voyager avec un groupe restreint de sept personnes. Le chauffeur me fait le compte à rebours jusqu’à l’arrivée. « Il nous reste deux heures de route », dit-il en me racontant l’histoire des villes que nous traversons.

    Puis, un peu plus tard : « Il nous reste une heure de route… ». « On arrive à Alaminos », dans la province de Pangasinan, à environ 250 km au nord‑ouest de Manille.

    À cet instant, j’ai ressenti un profond basculement. Ce n’était pas le temps qui avait changé, je ne parle pas du ciel ou de la météo, mais de l’espace‑temps lui‑même. J’avais la sensation que tout se déroulait au ralenti dans le minibus, tandis qu’à travers la fenêtre, le monde extérieur semblait s’accélérer. Comme si je vivais dans deux dimensions à la fois, je percevais des synchronicités, des signes, des messages… Puis ce camion, entièrement bleu – d’un bleu intense – est arrivé en sens inverse. Un prénom y était inscrit, un prénom qui me marque encore aujourd’hui, tant il faisait écho aux expériences vécues les jours précédents. 

    À notre arrivée à l’hôtel, les synchronicités semblent se fondre dans la matière. Je prends alors conscience que nous sommes dans une ville christique, où la Trinité se manifeste pleinement.

    Je me tiens devant la porte de ma chambre, comme si mon arrivée y était attendue, accueillie par ce tapis “Welcome”, à la chambre 303.

    Je m’empresse de me connecter au réseau Wi‑Fi pour consulter mes messages et accéder à la demande de ce fameux conducteur. En ouvrant Facebook, je remarque qu’une seule demande est en attente : celle de la personne qui m’avait ajouté avant mon départ de l’hôtel à Zambales. En regardant la photo et le nom de plus près, je réalise avec étonnement qu’il s’agit du conducteur du minibus.

    La demande d’ami reçue ce matin était donc en réalité, celle que le chauffeur m’avait envoyée l’après-midi…

    Je prends conscience que l’espace et le temps ont la capacité de transcender une dimension pour en pénétrer une autre, et que la convergence de ces dimensions provoque une distorsion, altérant la perception humaine.

    À cette période, je ne comprenais pas vraiment ce qui s’était produit, je savais seulement qu’il s’était passé quelque chose…